
Crise de la presse ou du photojournalisme ?
de Magali Jauffret, publié dans L’Humanité du 11/09/07
Le photojournalisme n’est-il pas le premier exposé, en effet, quand la presse écrite est menacée ? Introduisant la discussion, Patrick Appel-Muller, membre de la rédaction en chef de l’Humanité, a pris l’exemple du référendum, du CPE ou de la guerre en Irak pour montrer l’uniformisation de point de vue des médias qui a prévalu lors de ces événements, « creusant un décalage avec l’opinion ». Il a insisté sur le lien entre concentration de la presse et « dessèchement créatif ».
Le philosophe Yves Michaud s’en est pris, lui, à une « conception illusoire » de l’image qui « aurait vraiment du sens ». Évoquant l’affadissement du photojournalisme, il a estimé que ce danger était en quelque sorte inscrit comme par essence dans ce qui advient à l’image, utilisée pour « illustrer, meubler le vide, aérer la page ». Il a parlé d’une « société du reflet » dans laquelle « on reste en surface, (…) sous cellophane, (…) on évite le réel (…) alors qu’il faudrait prendre le temps de faire le tour des apparences ».
Pour la photographe américaine Jane Evelyn Atwood (son exposition couleurs sur Haïti marque un tournant dans sa carrière), on fait des photos pour « enregistrer un état des choses, car il est très rare qu’une photo change quoi que ce soit », même si la loi a changé, dans l’Illinois, grâce à son image d’une femme accouchant menottée. Plus que la crise du photojournalisme, elle s’interroge sur la pratique du métier. Pour elle, qui travaille sur la durée et dans le doute, « il faut se différencier des autres en restant fidèle à soi-même, mais il est très dur de faire une bonne photo ». La salle, participe, pose des questions.
Le journaliste Paul Moreira, créateur de l’émission de Canal Plus 90 minutes, auteur du livre les Nouvelles Censures, développe ce qu’il entend par « photo opportunity », ce concept orwellien de spectacle artificiel créé spécialement pour les caméras, avec des images si puissantes qu’elles écrasent tout commentaire. Ainsi, Nicolas Sarkozy avait-il convoqué les journalistes, une nuit de 2005, sur la dalle d’Argenteuil…
Lorenzo Virgili, photographe, administrateur de l’ANJRPC Free Lens, préfère le terme de « dérive » à celui de « crise » pour évoquer l’état de la presse. Il prend un exemple : les photographes s’entendent demander des « sujets concernants pour les lecteurs, des photos ascensionnistes auxquelles ils pourraient s’identifier, mais qui leur permettraient, aussi, de s’élever ». « On ne parle plus de titres, mais de marques ! On a renoncé à nos rêves qui préservaient un seuil d’exigence passant par l’enquête, l’opposition, l’interpellation », déplore-t-il. Une discussion s’engage sur les journaux gratuits, sur les aides à la presse, sur un photojournalisme qui, trouvant certes de moins en moins de débouchés dans la presse, n’est peut-être pas, pour autant, en crise…
M. J.
