Quatrième EntreVue de l’année 2010, Rencontre entre Laetitia Tura, photographe française et Valerio Vicenzo, photographe italien.
Alors que le monde oscille entre le repli des états par un contrôle de plus en plus strict et l'effacement des frontières dans la construction européenne, Laetitia Tura et Valerio Vincenzo posent un regard critique sur cette notion ambivalente. Les photos de Valerio sur l'effacement les traces physiques d'une Europe en pleine mutation dialoguent avec les images de Laetitia sur les stratégies des migrants, de contournement des frontières.
Des propositions visuelles incisives et dépouillées qui laissent un goût amer sur les choix géopolitiques de notre monde.
Laetitia Tura / Je suis pas mort, je suis là
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Camouflage
L’externalisation du contrôle des frontières européennes vers les pays de transit se traduit au Maroc par la mise à l’écart des migrants et la vie en clandestinité. Indésirables, ils sont parqués au bord du monde (Michel Agier). Qu’ils survivent dans les villes ou dans les ghettos des forêts, les migrants élaborent des stratégies de camouflages et de dissimulation pour se protéger . Pour traverser le no man’s land de la frontière Marroco-Algérienne ou rejoindre les grandes villes côtières, il faut identifier les signes-repères en parallèle des routes balisées : rails de chemin de fer, lumières de la ville, poteaux électriques… La présence d’une voie ferrée secondaire desservant une cimenterie devient alors un moyen de rejoindre un train.
Pour contourner le contrôle du dispositif frontalier des enclaves espagnoles de Melilla et Ceuta, les migrants doivent analyser le terrain, s’éloigner des instruments de surveillance, nager au large des côtes et disparaître des écrans de surveillance.
En novembre 2008, de fortes pluies font céder les fondations de la barrière ouvrant ainsi quelques passages.
Photographies prises à Oujda, Tanger, Naïma et Rabat au Maroc et dans l’enclave espagnole de Melilla. Les portraits ont été pris uniquement à Melilla.
Ces photos sont extraites d’un travail au long cours mené avec Hélène Crouzillat, réalisatrice sonore.
Valerio Vicenzo/ Borderline
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L'Europe unifiée, en supprimant la plupart des contrôles d'identité et des installations douanières, a redessiné la notion de limite d'état. En d'autres temps, les images d'une frontière ne pouvaient être celles que nous montrent Valerio Vincenzo. Espace de tension et d'affrontement, l'endroit ne se serait sans doute pas prêté à cette photographie presque sereine, colorée et stabilisée par le grand format carré. Presque sereine, mais pas tout-à-fait, parce que le talent de l'auteur est de laisser transparaître dans le bucolique des lieux ce qui perdure de l'absurde, du sourdement inquiétant attachés à la notion de frontière. Cicatrices mal refermées d'affrontements immémoriaux, les marques infligées au paysage sont d'autant plus chargées d'étrangeté qu'elles ont perdu leur sens, idéogrammes d'une langue désormais perdue dans le grand mouvement d'unification géopolitique de l'Europe. Vidés de leur raison d'être mais non réaménagés, les no-man's lands frontaliers voient la nature reprendre peu à peu ses droits, reléguant les lignes tracées par les hommes dans une sorte d'inconscient du paysage. Les photographies de Valerio Vincenzo ont saisi ce qui est inscrit en creux dans ces lieux débarrassés des passions de l'histoire, mais qui en gardent comme une vague nostalgie.
Christian Maccotta